Aujourd’hui encore, une référence au temps qu’il fait. Et la pluie du jour qui lave ou délave nos âmes semble le prétexte tout indiqué aux bilans. En septembre 2013, j’avais écrit un article de ce genre, intitulé « Fin d’été sous la pluie »1. En septembre 2013 le monde tremblait devant les appels à la guerre venus de tous pays. Obama était encore président des États Unis, on espérait qu’il le demeurerait, non que sa politique nous fût limpide, mais parce qu’il incarnait une intelligence et un métissage dont nous avions besoin pour croire à l’avenir. Trump est arrivé, la bêtise incarnée, et les foules exaltées qui le portent aux nues ne nous aident pas aujourd’hui à savoir où l’on va.
Ce milieu d’été 2019 sous la pluie ponctue un cycle de canicule éprouvant. Les tournesols se redressent. Dans la ville, je pense en marchant dans mes tongs mouillées qui glissent de mes pieds que les enfants sont des trésors si précieux qu’on ne sait quelle place leur faire dans le monde à venir. Que vivront-ils? Comment? On pourra toujours masquer notre impuissance à envisager leur futur en leur disant qu’il y a des routes plus pures que d’autres, et en les encourageant à les suivre. Ces routes étant celles qui relèguent la bêtise aux confins de la terre, afin qu’elle n’occulte pas les horizons d’espoir que les hommes de cœur construisent sans répits.
« Le jour où je cesserai de vivre rien de moi ne restera. Je mourrai bien et tout à fait ; mon seul devoir est donc de vivre bien et tout à fait et de donner ainsi le bonheur à ceux qui m’entourent. Une existence à l’image du métier que j’ai choisi. » Lettre de Maria Casarès à Albert Camus le 25 février 1951 2.
Ça raconte le temps. Ça raconte l’attente. Debout ou assis, à une place fixe tandis que les astres tournent. Ça raconte les hommes et leur volonté de se mouvoir. Ça raconte la peur et les forces extérieures qui nous agissent. Ça raconte la mémoire. Ça raconte le passé et le futur – c’est à dire accessoirement le présent. Ça raconte que tout ce que nous apprendrons au cours de nos vies ne sera jamais assez pour nous permettre de penser que nous savons quelque chose. Ça raconte donc tout et rien. Ce qui n’est déjà pas tout à fait rien. Surtout quand ça raconte un poème. Celui-ci par exemple :
« Quand j’aurais assez de janviers févriers mars assez d’avrils mais juins juillets assez d’aoûts septembres octobres et mon compte de novembres et de décembres
Assez de lundis de mardis assez de mercredis jeudis de vendredis samedis dimanches
Assez de midis et de minuits assez de quatre heures assez d’heures
Mon temps de parole bien passé je m’en irai faire mon silence » (Valérie Rouzeau, Va où, éd. Le temps qu’il fait, 2002)
Photo : Service international de la rotation de la Terre/ Observatoire de Paris
Pierre Henry. Psyché-rock. Extrait de Messe pour le temps présent, 1969
Il dit – Quelque chose change…
Elle dit – Quoi donc?
Il dit – Ce matin je n’ai pas trouvé le café…
Elle dit – Oui ?
Il dit – Ni la tasse, ni le sucre, ni la cuiller…
Elle dit – Ah bon ?
Il dit – Je n’ai pas trouvé la table non plus, ni la cuisine, ni la porte de la maison
Elle dit – C’est étrange…
Il dit – Pourquoi tout se met à changer aujourd’hui ?
Elle dit – Ce n’est peut être qu’une disparition passagère…
Il dit – Tu veux dire que tout pourrait revenir ?
Elle dit –Pourquoi pas ?
Il dit – Et en attendant, si je veux boire un café?
Elle dit – Certes ça paraît difficile…
Il dit – Tu crois que ça a quelque chose à voir avec 2018 ?
Elle dit – Non, pourquoi ?
Il dit – Pour rien, pour rien…
Si nous savions vers quoi nous mène notre vie, nous ne conjurerions pas l’avenir par des vœux répétés chaque année, nous resterions rationnels et mesurés. Mais l’impermanence est la matrice de notre existence. Et si, en 2018, pour s’en prémunir, nous apprenions à lire l’avenir dans le marc de café ? Chaque jour, voire deux fois par jour, vous pourriez interroger votre destinée, et vous y préparer de pied ferme.
Je vous livre la recette. Elle vient du Moyen Orient.
Dans une petite cafetière orientale, mettez de l’eau, du sucre et du café moulu très fin. Faites monter en température très doucement, jusqu’à faire bouillir le café pendant une minute. Arrêtez le feu, et versez le tout dans le nombre de tasses adéquat, en répartissant la mousse formée pendant l’ébullition. Laissez reposer votre café pour laisser le marc se déposer. Ne mélangez surtout pas ! Buvez votre café en laissant le fond (sous peine de boire le marc), retournez la tasse sur la soucoupe et attendez quelques minutes. Regardez alors les dessins formés sur les parois de la tasse : votre avenir est là ! Chaque forme vous adresse un message. En voici quelques clefs. Des lignes horizontales et des stries vous indiquent un blocage, une ligne parallèle au bord de la tasse un voyage, une bulle ou un canard une rentrée d’argent, un escargot un déménagement, un oiseau une nouvelle, une cigogne une naissance, une colombe une rencontre sentimentale, un aigle un message de triomphe (alors pour s’y retrouver un peu, sachez qu’une cigogne a un long bec, une colombe est petite et a un bec court, un aigle est gros et a des serres puissantes). Un chien et ce sera la fidélité, tandis qu’un chat, c’est bien connu, la trahison. Un serpent indique une maladie, des ciseaux une rupture, un bateau un voyage par mer et un avion un voyage par les airs, un anneau un mariage, un bouquet de fleurs la réalisation d’un vœu, un fer à cheval de la chance en argent, un cœur une rencontre amoureuse, mais attention s’il est blanc c’est un amour passé (oui le passé s’invite aussi dans le fond de la tasse).
Si vous avez une volière dans votre tasse, c’est jackpot : une nouvelle, une naissance, une rencontre et un grand succès !
Si vous avez un avion et un bateau et que vous projetez de traverser l’atlantique, peut-être commencerez vous le voyage à la rame, avant d’être pris en charge par un hydravion secourable. Si vous avez un serpent dans votre tasse, mettez-y un aigle qui mangera le serpent. Si vous avez un anneau et un chat, mettez-y un chien qui coursera le chat. Si vous avez un anneau et des ciseaux, mettez y un bouquet et faites votre choix.
Le marc de café c’est la maîtrise de votre avenir !
Je précise que ça ne marche pas avec le thé. Comme je bois du thé, je m’en tiendrai aux vœux classiques. J’en formule un seul, l’amour de chaque instant par lequel nous grandissons. Un beau défi nietzschéen. A la vie toujours préférer la vie…
Et pour accompagner ce défi, une musique qui invite à prendre la route (vous seuls en savez la destination).
On écrira qu’en mai de cette année là il y a eu des luttes, des doutes, des compromis, qu’on a dû faire ce qu’on attendait de nous, voter (pour-contre), s’abstenir (pour-contre), qu’on a dû choisir, non pas à contre cœur mais avec le cœur, en se gardant des calculs et des raisonnements hypothétiques, qu’on a regardé le spectacle orchestré d’un homme gravissant avec une assurance inversement proportionnelle à sa légitimité le podium présidentiel, qu’on n’a pas pu s’empêcher de voir dans la piètre mise en scène dudit spectacle un signe inquiétant de la mandature à venir : images plagiées, hymne lourdement interprété¹, lumière jaune saturée, symboles usés jusqu’à la lie, discours convenu et sans relief dans lequel le silence des absents explose (ne pas avoir l’ouïe trop fine), photo de famille idyllique qui ne dira rien de la part souffrante de la société…
Pendant ce temps, sur d’autres scènes se jouent d’autres histoires. Plus petites, plus complexes. Certes, elles ne forgent pas un discours national. Mais elles construisent les protagonistes de ce discours. Pendant que certains luttent pour le pouvoir, d’autres apprennent à le perdre. Ils apprennent à regarder, à écouter, à accepter, à se laisser toucher, à comprendre qu’une place n’est juste que si elle ne masque personne. Sur la scène d’un théâtre de toile, alors que les platanes centenaires bruissent dans le grand vent, on répète, pour que des mondes s’écroulent et qu’adviennent ceux dont on rêve. On met en jeu son humanité. Ce don miraculeux qui émeut le public d’un petit théâtre et par là-même nous indique très clairement qu’un discours qui en est exempt n’est que supercherie.
« Imaginez, Ania : votre grand-père, votre arrière grand-père, tous vos ancêtres possédaient des esclaves, ils possédaient des âmes vivantes, et ne sentez-vous pas dans chaque fruit de votre cerisaie, dans chaque feuille, dans chaque tronc, des créatures humaines qui vous regardent, n’entendez-vous donc pas leurs voix ? … Posséder des âmes d’homme – mais cela vous a dégénérés, vous tous, vivants ou morts (…).»
Anton Tchekhov, La cerisaie, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, Actes Sud, Babel, 2002, p.65
Encore une valse. Jacques Mayoud, Jean-Pierre Yvert, Christofer Bjurström. Album « Nord Sud« , 2001
Le premier contient tous les autres.
Le deuxième s’en échappe.
Le troisième on lui court après.
La vie est une course de fond me direz-vous,
Le quatrième sera donc un vœu d’endurance.
Le premier contient tous les autres sauf trois.
Ceux là nous font courir.
2017 vœux moins trois qui courent toujours,
Souhaitons-nous un deuxième vœu d’endurance.
Le premier contient tous les autres plus le reste.
Ce qui reste c’est ce qui n’a pas été perdu.
Qui nous verra courir après ce qu’on ne peut perdre ?
Le premier c’est le tout.
Ce tout on l’appellera pour un temps « 2017 ».
Ce tout va-t-il nous faire courir ?
Le tout contient le reste.
Le reste ne peut être perdu.
« 2017 » est ce qui reste.
Vous l’avez compris, l’année 2017 sera politique!
Pour commencer en douceur et sérénité, une petite perle du musicien turc Ömer Faruk Tekbilek.
« Last moments of love ». Extrait de l’album Crescent moon, 1998
Les souvenirs tournent autour du monde, ils ne peuvent s’empêcher de tourner, tandis que nous, pauvres humains, nous déboitons le cou à les suivre des yeux. Nous garderons les meilleurs, nous l’avons promis. Car la fête aurait pu être belle si elle l’avait été pour tous. L’été rassemble et disperse à la fois. Que restera-t-il de ses heures suspendues ? Les vivants le seront sans doute encore, une fois l’équinoxe passée. Un peu changés, un peu ébranlés, chargés comme ils le seront de nouvelles photos souvenirs. Dans nos yeux passent des albums aux pages ouvertes. Ils racontent, ils omettent, ils colorent ou décolorent. L’été 2016 aura été comme ceci, ou plutôt comme cela. Nous aurons aimé, nous aurons pleuré, nous aurons cru, nous aurons maudit, puis nous serons finalement rentrés chez nous, comme si de rien n’était. Comme si ce rien ne gardait pas toutes nos traces en mémoire. Comme si chez nous ne nous attendait pas un château de souvenirs. Comme si les derniers en date n’avaient déjà pris place sur son rempart crénelé et ne nous observaient pas du coin de l’œil, prêts à nous assaillir à la première occasion. Nous bruissons et tintons de souvenirs, de vrais juke-boxes, ça oui ! Alors comment ne pas se rappeler ?
Pourquoi tout retourne-t-il à la mer
Sans même le vouloir ?
C’est pour nous, mon amour.
Pourquoi tout s’en va-t-il un jour,
— Ce qui embrasait nos lèvres
Jusqu’à nous anéantir ?
Tout est fleuve qui s’écoule
Et ce qui meurt en nous
Renaît ailleurs, mon amour.
João Monge. Paixões diagonais
Traduit du portugais par L. & L. https://jepleuresansraison.com/2016/07/19/jusqua-nous-aneantir/
Question difficile par les temps qui courent, j’y ai donc longuement réfléchi:
du vent dans les arbres (pour le bruit des feuilles) des mots pour dire non des mots pour dire oui
des fraises dans vos pêches melba
des arcs en ciel (dans votre ciel)
des poissons-chats volants
des soucoupes en état de marche
des fleurs de lys fanées des fanes de radis pour la soupe
des pommes de terre nouvelles (toujours pour la soupe)
des nouvelles de moi
(- euh… je continue?
– non, je crois que ça suffit comme ça.
– vraiment?
– oui, vraiment. – dommage, je m’amusais bien.
– oui mais ça suffit quand même.
– bon, euh, et bien… la sortie c’est la grande porte ou la petite porte?
– passe sous le tapis c’est plus court.)
Pour résumer, que le monde merveilleux soit avec vous!
« Il est un ciel de satin au cœur de la tempête et, tout près du seuil d’un paysage proscrit, des châteaux de feu ouverts sur la mer, des tours de fête. »
Maria-Mercè Marçal, Sorcière en deuil
J’ai déjà vu ce printemps là. Venteux, froid, désagréable. Même le feu rallumé dans le poêle ne fait pas oublier le manque de soleil. Manque indéniable de vitamine D. Besoin d’une dose, vite, pour me refaire une carapace. Une belle carapace de chair brune, imperméable à ceux qui n’ont ni parole ni regard, ni rien à trimballer dans leur boite crânienne, non pas même du vide, je le sais je l’ai vu.
Un printemps, ça avait déjà été comme ça. Temps pourri. Cerises moisissant sur l’arbre. Tomates recroquevillées sur elles-mêmes. Puis il y a eu un été, je m’en rappelle. Mais il n’est pas revenu l’année suivante. Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir attendu. Qu’en sera-t-il cette fois ci? Si au moins le vent pouvait faire le ménage, c’est trop demander? J’ai quelques noms à donner, si besoin. Juste pour rendre service. Je me sens une âme de balayeuse ce soir. Bon voyage messieurs dames, c’est par ici la sortie, si vous voulez bien vous donner la peine de dégager du pas de ma porte. Merci. – Mais je vous en prie, tout le plaisir est pour moi.
La vie répond — ce n’est pas vain
on peut agir
contre — pour
La vie exige
le mouvement
La vie c’est le cours du sang
le sang ne s’arrête pas de courir dans les veines
je ne peux pas m’arrêter de vivre
d’aimer les êtres humains
comme j’aime les plantes
de voir dans les regards une réponse ou un appel
de sonder les regards comme un scaphandre
mais rester là
entre la vie et la mort
à disséquer des idées
épiloguer sur le désespoir
Non
ou tout de suite : le revolver
(…)
Laure « Écrits, fragments, lettres » 10-18, 1978
« Quand on n’a plus le choix il nous reste le cœur »
Noir désir. A ton étoile
https://youtu.be/CUyycw6Yi2c
Reçu ce premier jour de janvier le privilège d’heures dorées comme du miel. Enchantement d’une journée d’hiver ensoleillée dans le sud de la France.
Présage.
Lire dans les rayons du soleil ce qu’on ne peut lire dans nos mains. C’est à dire tout, rien, et bien plus.
« On dit le ciel est bleu Mais c’est moi qui le vois bleu Le bleu est en moi Autant qu’en lui Et la lumière je suis lumière »
« – Que faire, Nicolaï ? « – Enterrer les morts et réparer les vivants ? »
« Platonov », Tchekhov
Maylis de Kérangal, dans son beau livre « Réparer les vivants »¹ nous remet en mémoire cette réplique de Tchekhov. Que faire, lorsqu’on n’a plus de perspective pour guider nos pas, quand la vie est trop lente à apporter la joie promise, ou que, comme des joueurs lassés on s’ennuie au jeu qu’on a en main ? Que faire pour conjurer la grisaille lourde et terne ? Enterrer les morts ? Oui, pourquoi pas. Les morts sont partout, car les vivants meurent, c’est bien connu. Accepter le deuil, faire disparaître de notre quotidien les ombres qui nous menacent, ces corps inertes que nous articulons pour nous donner l’illusion d’un monde inaltérable. Réparer les vivants. Dans cette dialectique où, depuis la nuit des temps vie et mort échangent les dernières nouvelles du monde, comme si de rien n’était.
Entendu ce jour une émission sur les incendies des monuments parisiens pendant les derniers jours de la Commune² (un certain mois de mai de l’année 1871). Et retenu la fascination des hommes pour les ruines, en particulier pour les ruines encore fumantes. Attrait pour la destruction ? Pour la transgression ? Pour le néant ? On venait du monde entier pour voir cette ville s’écrouler. De véritables tours opérateurs avant l’heure guidaient ces touristes d’un nouveau genre vers les points de vue les plus spectaculaires. Que cherchait-on dans ces amas de pierres et de poutres calcinées ? L’image en négatif d’un palais, d’une bâtisse historique, d’un symbole du pouvoir ? Oui peut-être, mais sans doute beaucoup plus, car une ruine c’est aussi une page blanche qui s’ouvre, un futur immédiat et non planifié qui se présente tout à coup, une pause dans le destin bien ordonné du monde, en bref la possibilité de laisser advenir autre chose… Mais dans un mouvement réflexe opposé s’exprime le déni tout aussi puissant de la ruine, traduit dans l’empressement des hommes à reconstruire à l’identique. Car effacer l’œuvre humaine c’est en même temps effacer les hommes qui en sont les maîtres. Inenvisageable frontalement. Trop effrayant. Trop radical. Trop absolu. La ruine ne peut venir que de l’autre, de l’ennemi (homme ou cataclysme naturel), car ce que nous mettons tant de temps à construire ne peut s’évanouir aussi facilement. A quoi bon sinon ? Et pourtant, l’incendie nous est tout aussi indispensable que l’argile. On le sait. Quelqu’un, quelque chose doit mourir, pour qu’un autre puisse naître et retrouver un souffle régulier. On pourrait plaider pour une position radicale, pour le pas en avant qui effacerait tous les autres, refuser l’entre deux sécurisant :
« Il est grand temps que l’on sache Il est grand temps que la pierre s’habitue à fleurir Que le non-repos batte au cœur Il est temps que le temps soit Il est temps »
Corona, Paul Celan
Mais je voudrais revenir à deux questions de fond que pose Maylis de Kérangal dans son livre mettant en scène le dilemme de parents face au corps sans vie de leur enfant, sur le point d’être vidé de ses organes qui iront rejoindre d’autres corps dont on prolongera ainsi la vie. Tout d’abord, peut-on enterrer un mort lorsqu’il n’appartient plus à l’ordre des humains (car un corps sans organe est-il encore humain) ? Et si oui, meurt-on vraiment lorsque des parties de nous-mêmes nous survivent ?
S’il faut effectivement arriver à répondre à ces deux questions pour vivre le deuil comme il se doit, nous sommes désemparés par la proposition apaisante de Tchekhov. Car aujourd’hui qui enterrer alors que la mort même nous échappe? Que répondre à Nicolaï? Oublier les morts et rechercher les vivants?
¹ Maylis de Kérangal, « Réparer les vivants ». Éditions Verticales, 2014 ² La fabrique de l’histoire, France culture, 15 mai 2014
Peaux noires, murs colorés, églises exubérantes, air marin et soleil brulant. Rues pavées et rues trouées. Le bus de ville grince et fonce en demandant passage. Jésus est partout, il nous invite à lui livrer nos espoirs sous forme de petites bandelettes de couleur qui seront accrochées aux grilles des églises. Le vœu ne coûte pas cher. Les croyances sont obstinées. Et pourquoi pas d’ailleurs. La nuit personne ne traine. L’obscurité tombe rapidement, et les forces obscures au parfum de crack ou d’alcool reprennent la place.
Il y a quelque chose de simple et de sauvage dans les yeux des marchands ambulants. Dans cette belle ville il sera impossible de prendre acte de la fin d’un temps. Les époques se superposent, et les premières vivent toujours superbement. Cette ville raconte sans être didactique. Pourtant de son passé elle semble peu encline à parler. Mais des couleurs si. On en joue avec une maîtrise innée. Pas une trace de nostalgie dans le décor. On met en scène, on polit, on repeint, on arrange, et on joue la pièce avec plaisir car on est le jeu. Les temps ne finissent pas nous dit la toute première ville du Brésil, ils ne sont que matière à modeler pour le futur. Dommage pour qui viendrait ici pour oublier.
Dans la pousada la seule personne à fuir sera le français malencontreusement rencontré dans la salle commune. Installé depuis 15 ans au cœur de l’État de Bahia, loin de tout, c’est une délivrance pour lui de passer quelques jours par mois à Salvador. Il fuit ainsi son oisiveté et sa femme. Négatif et désabusé, il n’aura évoqué du Brésil que la corruption et les agressions. Mais il faut moins de cinq minutes pour comprendre qu’il est totalement imperméable à toute vie (et on aimerait penser qu’il n’en a pas été toujours ainsi…).
Pour voir Salvador, il faut évidemment quitter le Pelourinho pour descendre jusqu’à la mer. Là deux possibilités: se baigner (si on est un enfant ou si on n’a pas réussi à quitter l’enfance) ou attendre la fin de la journée en buvant de la bière fraiche et désaltérante. Si une grosse pluie d’orage ne nous avait pas poussés à l’abri d’une buvette, nous aurions fait les deux…
Une nuit d’ « ônibus » et nous passons d’une ville animée, bruyante et il faut l’admettre fatigante, à un village encore endormi, sentant bon la pluie fraîche et l’air lavé. Un seul oiseau chante et dans ses modulations aucun doute c’est la langue brésilienne qu’on entend. Comme s’il avait encore fallu se prouver l’existence du lien organique entre les sons de l’environnement et la langue de ses habitants. Imparable.
A 5 heures du matin il fait nuit noire. Cela ne durera pas, le jour arrive d’un coup, comme 12 heures plus tard arrivera la nuit, sans transition. A ce Brésil « équinoxial » on ne peut reprocher que la fugacité de ses aurores et des ses crépuscules, mais peut être est ce le secret de sa capacité à aller de l’avant, et à ne pas se perdre dans la nuance incertaine et les « peut-être » interminables.
En tous cas cette arrivée est agréable. Un peu plus loin, dans la large rue déserte, une buvette est allumée. Elle offre du café (sucré et mauvais, ne surtout pas aller au Brésil dans l’espoir de savourer leur excellent café car c’est en Europe qu’on le trouve) et des jus de fruit préparés devant vous. Les guides attendent de pied ferme. Accueillants et avenants mais business is business. Ils descendent des garimpeiros, ces chercheurs d’or et de pièces précieuses qui ont fait la richesse de la zone à la fin du XIXe siècle, plaçant le Brésil en tête de la production mondiale de diamants. Sur ces hauts plateaux sillonnés de gorges, de cascades et de morros, on prend l’air. Mais il faut d’abord s’approprier la zone, pour se débarrasser des guides hors de prix et absolument inutiles lorsqu’il s’agit d’aller aux cascades les plus proches des villages.
L’architecture des villages, des XIXe et début du XXe siècle, est très belle. Il faut se laisser charmer. Et comme on est en vacances essayer d’oublier qu’elle signifiait vie de luxe pour les uns et vie de labeur pour les autres. A qui profitait l’éclat fascinant des pierres précieuses?
Mais la Chapada diamantina, cela aura été le nom quelque peu mystérieux de la plus belle de ses vallées, qu’on se passe entre initiés, la « vale do Capaõ », une vallée de « hippies » comme nous le diront les brésiliens. On y accède par une piste, et si l’électricité arrive petit à petit jusqu’aux maisons les plus isolées, ce n’est pas le cas des réseaux de téléphone ou d’Internet. Ce qui ne surprendrait pas si en descendant du mini bus on ne tombait pas sur un village très animé aux façades peintes de larges fleurs vives ou de mandalas éclatants, rassemblant une foule de jeunes gens aux cheveux longs (dread pour les garçons) et aux robes colorées pour les filles. Sur les affiches apposées aux portes des boutiques et des pousadas, on offre massages ayurvédiques, thérapies alternatives, appels à rejoindre l’enseignement des derviches tourneurs et de Gurdjieff (on l’avait bel et bien oublié celui là…), ou celui plus discret du chamanisme indien. Fondation de l’âme, écoles, retraites méditatives, bref ici tout est tourné vers la réconciliation harmonieuse de l’homme et de la nature. Sous les cascades fraîches, dans un décor paradisiaque, les corps libres et bronzés des jeunes gens s’exposent. Ils sont ornés de tatouages très élaborés, revendication d’une filiation originelle aux peuples indigènes restés intimes avec la terre. Le syncrétisme culturel est assumé. Car si l’homme nouveau revient aux sources, il a auparavant parcouru le monde… Bien sûr tout ici est écotourisme et pour la première fois de notre voyage le bio a pignon sur rue. Étrangement j’ai enfin la sensation d’avoir traversé l’Atlantique et d’être en Amérique (avec un grand A) – jusque là j’aurais pu situer le Brésil n’importe où sur le planisphère, tant il m’apparaissait d’une singularité totale, quasi extra « terrestre ».
Sur ce panneau placé au bord d’un chemin on lit: « Prenez soin des fleurs, vous avez besoin des couleurs ». Le ton est donné.
La musique dansée dans la salle de bal de la place du village est le Forro, musique populaire des habitants de la région du Nord Est du Brésil. Un extrait de cette danse, dans une version élaborée (qu’on ne verra pas sur la place du village…):
Il faut avoir vu Brasilia. Juste histoire de se dire que les méandres du cerveau humain sont bien incompréhensibles. Des hommes ont rêvé une ville nouvelle. Facile, les architectes étaient des génies, ils pouvaient tout imaginer et tout réaliser, ce qu’ils ont fait. Audace, lignes inattendues, lumière, symbolisme (ésotérisme?), espace, le projet a de l’allure. La terre, il n’y avait que ça à disposition, et l’eau n’en parlons pas, elle est dans cette contrée généreuse à en mourir. Brasilia n’est ni une ville laide, ni inconfortable, ni dangereuse (si on omet les villes périphériques), ni, ni… Les quadras, cet agencement géométrique de blocs d’habitations, de commerces et de services, sont même réellement bien pensés et fonctionnels. Ils offrent proximité et vie sociale. Mais on se demande pourquoi on s’installerait à Brasilia, au delà de la nécessité d’être sur son lieu de travail. Les diplomates et les fonctionnaires rechignent toujours à quitter Rio ou Sao Paulo. Car l’homme du XXIe siècle ne ressemble que trop à celui des siècles passés. Et on ne comprend pas bien en définitive à qui s’adresse cette urbanisation aussi radicalement futuriste. Les architectes ne se sont pas trompés de ville, ils se sont trompés d’homme! Car la ville déteste les piétons et toutes les formes archaïques d’utilisation de l’espace. L’idée même de « place du village », dans cette vision urbanistique, est totalement incongrue. Comment penser qu’au XXIe siècle nous serions encore enclins à utiliser notre propre force motrice (en l’occurrence nos jambes) plutôt que celle des machines, si bien pensée pour nous?
Pour une utopie communiste, constater que dans cette ville les salaires des fonctionnaires sont parmi les plus élevés au monde, et qu’en conséquence le revenu moyen des habitants du quartier le plus riche de Brasilia est 16 fois supérieur au revenu minimum brésilien, laisse dubitatif. Qu’est ce qui n’a pas marché? La réalité prosaïque des hommes, l’impossibilité de penser le partage des espaces et de mélanger les classes sociales (et là l’urbaniste doit se sentir bien seul, car il n’a en définitive aucun pouvoir sur la prise en main de son projet par les hommes politiques), l’économie de marché se chargeant tranquillement du reste. On ne ressort pourtant pas brouillé avec cette cité, car elle laisse une sensation de non-ville. Une parenthèse un peu vide dans l’exploration d’un pays aussi riche que le Brésil. Comme si nous avions été au musée mais que les collections n’étaient jamais arrivées.
Ce message de bonne année n’aura pas la tonalité joyeuse et pleine d’espoir qu’on pourrait attendre de lui. Il faudrait en effet avoir 20 ans pour en écrire un de cette nature. Ou plutôt avoir eu 20 ans au commencement des temps, lorsque la vie se réveillait et se répandait sur la terre. Mais la terre est fatiguée de nous. De notre indifférence et de notre infidélité. Alors transformons nous une bonne fois pour toute en robots, interchangeables à merci, que les plus vaillants d’entre nous se chargeront de mettre au rebut à la première baisse de performance. Ne nous leurrons pas, nous en sommes là. Travailleurs fatigués mais toujours dociles, consommateurs aux ordres, vieux parqués et invisibles, femmes aux uniformes taillés sur mesure, tailleurs roses ou tchadors noirs selon les cultures – il faut bien se démarquer un peu. Alors que nous pensions si fort que nous avions gagné la bataille de la servitude.
Et bien non. Aujourd’hui il n’est même plus indécent de penser qu’il n’y a pas de place pour tous dans l’espace que nous habitons. Les naufragés des territoires noyés par le réchauffement climatique n’auront qu’à disparaitre avec leurs paysages trop bas car de nouvelles terres d’accueil ils n’en trouveront point. Fin 2013 les voix des chefs belliqueux résonnent bien fort. On aimerait retenir l’année. Se cacher les yeux pour ne pas regarder la porte s’ouvrir. Mais ce serait déjà se mentir. Car dans le vieux bois du temps la vie est là. Elle nous observe et nous la désirons. Ne tient qu’à nous de danser sur sa mélodie claire. « Prenez soin de vous », nous dit-elle. Nous tous autant que nous sommes, nous le Monde. Elle le sait bien la vie, qu’elle n’est pas une mais multiple, et qu’elle n’existe qu’à cette condition. Alors je nous souhaite pour cette année 2014 une attention soutenue aux petits riens merveilleux de la vie, manière efficace et douce de veiller à la conservation du monde.Tout cela et bien plus en image par un maître qui nous laisse franchir la porte sans lui: